La dernière décennie a apporté des changements profonds dans les pratiques de travail depuis la Révolution industrielle. La pénurie de main-d’œuvre, le ralentissement des migrations mondiales et la volatilité macroéconomique ont rendu l’identification et la fidélisation des talents plus complexes. Parallèlement, la maturité des technologies numériques a permis aux entreprises de répartir leurs fonctions entre différentes villes.
Traditionnellement, les entreprises se concentraient dans un petit nombre de grandes villes mondiales, attirées par d’importants viviers de talents, l’accès aux capitaux et la proximité des clients. Aujourd’hui, une nouvelle géographie des entreprises émerge. Ces grandes métropoles mondiales restent importantes, mais elles s’inscrivent désormais dans des dispositifs immobiliers et organisationnels plus étendus, composés de plusieurs sites complémentaires, qui soutiennent la croissance, facilitent l’accès aux talents et améliorent l’efficacité des coûts.
Cela a inversé la relation traditionnelle entre travailleurs et emplois : de plus en plus, les entreprises ne demandent plus aux talents de se déplacer, mais se déplacent elles-mêmes vers les zones où elles peuvent trouver les compétences correspondant à leur stratégie. Dans les salles de conseil du monde entier, les plans d’expansion des entreprises sont désormais guidés par une question centrale : où pouvons-nous trouver – et retenir – les bons profils ?
Les profils de villes qui attirent les entreprises mondiales
Pour comprendre l’évolution du rôle des villes, nous avons analysé leur position dans l’écosystème global des talents. Notre indice des villes des talents (Talent Cities Index) évalue les hubs d’affaires mondiaux selon cinq catégories : accès aux talents, qualité de vie, concurrence locale, résilience économique et avantage en termes de coûts pour les entreprises (incluant les salaires et les coûts immobiliers).
Cependant, plutôt que de nous concentrer sur un classement des villes de la meilleure à la moins performante, nous les avons regroupées en une série d’archétypes partageant des caractéristiques communes. Six profils distincts ont émergé.
Les tendances qui transforment le monde du travail
La bataille pour attirer les talents s’est intensifiée. Notre enquête 2025, menée en collaboration avec CoreNet Global, révèle que près des deux tiers des organisations constatent une diminution de la disponibilité des talents dans leur ville de siège, un chiffre qui atteint 73 % dans le secteur technologique. Ce facteur incite de plus en plus les entreprises à se relocaliser ou à s’implanter sur de nouveaux marchés afin d’accéder aux compétences recherchées.
Mais l’acquisition de talents est devenue complexe : dans les économies avancées, le chômage est proche de ses plus bas niveaux historiques, tandis que le vieillissement démographique entraîne un nombre de départs à la retraite supérieur aux entrées sur le marché du travail.
Les villes qui concentrent le plus de talents figurent aussi parmi les lieux de vie et de travail les plus coûteux. Les compétences y sont disponibles, mais la concurrence y est particulièrement forte. Les entreprises peuvent recruter des profils de qualité, mais peuvent-elles se permettre de les conserver ? Ces talents sont-ils en mesure de donner le meilleur d’eux-mêmes ? Dans de nombreux marchés très compétitifs, les trajets domicile-travail longs et le coût élevé de la vie pèsent sur la fidélisation et l’engagement au quotidien.
Pour de nombreuses organisations, il ne s’agit pas de délaisser les grandes métropoles mondiales dominantes, mais plutôt de rééquilibrer leur implantation géographique. Les sièges sociaux demeurent dans les principaux hubs, où les décideurs peuvent interagir avec les clients stratégiques et accéder aux marchés financiers, tandis que les activités de croissance, d’innovation et opérationnelles sont de plus en plus réparties entre des sites choisis en fonction des bassins de talents.
Il existe une tension structurelle dans les données. Les villes les mieux classées en matière de qualité de vie sont souvent celles qui disposent des bassins de talents les moins profonds et d’une présence plus limitée d’entreprises concurrentes. Cela peut sembler être une faiblesse, mais du point de vue de la rétention, une concurrence moindre pour les talents réduit le turnover, tandis qu’une meilleure qualité de vie favorise l’engagement des salariés.
Comme l’explique Michelle Needles, Global Head of Enterprise Solutions, Global Occupier Services chez Savills : « Lorsque tout le monde se rend au même endroit pour les talents, il n’y a plus d’avantage concurrentiel. À la place, on observe des marchés de recrutement saturés, une inflation des salaires déjà en cours, et des talents ayant trop d’options, ce qui rend les opérations plus fragiles.»
« Si votre carte d’implantation ressemble à celle de vos concurrents, vos défis seront les mêmes », ajoute Michelle Needles. « La meilleure stratégie de talents consiste souvent à s’implanter dans des lieux que vos concurrents n’ont pas encore validés. »

Des villes adaptées à chaque génération
Chaque archétype de ville présente un profil démographique distinct. Les grandes métropoles mondiales affichent l’âge moyen le plus élevé, soit 41 ans, ce qui reflète à la fois l’expérience de leur population active et, potentiellement, un coût de la vie élevé qui décourage les jeunes actifs de s’y installer durablement. À l’inverse, les villes les plus attractives pour leur qualité de vie affichent une population plus jeune, avec un âge moyen de 35 ans. Elles attirent des professionnels en milieu de carrière ainsi que des familles, séduits par un coût de la vie plus abordable et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.
Ces tendances sont renforcées par l’évolution des flux migratoires. Le solde migratoire des grandes métropoles mondiales a fortement reculé, passant d’une moyenne annuelle de 147 000 personnes dans les années 2000 à seulement 24 000 sur la période 2021-2025, les travailleurs privilégiant désormais des villes offrant une meilleure qualité de vie. À l’inverse, les villes qui servent de portes d’entrée vers les grands marchés régionaux, ainsi que celles qui se distinguent par leur qualité de vie, enregistrent une progression régulière de leur solde migratoire.
Focus sur 3 villes : Toronto, Bengaluru, Manchester
L’évolution vers une stratégie d’implantation centrée sur les talents conduit certaines villes à changer de catégorie au sein de notre typologie. Des villes autrefois considérées comme des pôles de talents compétitifs en termes de coûts ont su tirer parti de leurs viviers de compétences pour monter en gamme. D’autres, longtemps perçues comme des villes secondaires, voire tertiaires, s’affirment désormais comme des pôles majeurs à part entière. Voici trois villes qui illustrent cette évolution.
Amérique du Nord : Toronto
Notre étude classe Toronto parmi les grands pôles régionaux, des villes qui combinent un solide vivier de talents, un rôle stratégique à l’échelle de leur région et des coûts d’implantation compétitifs. Plus grande ville du Canada, Toronto est devenue une destination privilégiée pour les entreprises internationales à la recherche de talents qualifiés et engagés. Dans le Savills Talent Cities Index, la ville occupe la quatrième place pour la qualité de vie, grâce à ses nombreux équipements, à des temps de trajet réduits et à un logement encore relativement abordable.
L’un des principaux atouts structurels de Toronto réside dans la politique migratoire du Canada. Le pays occupe la première place de notre Ease of Migration Tracker grâce à son système d’immigration fondé sur un mécanisme de points, qui facilite le recrutement de talents internationaux par les entreprises.
Selon Devon Munos, Senior Vice President et Head of Americas Research chez Savills, l’activité locative dans la ville est restée nettement supérieure à la moyenne au cours des trois dernières années. Elle estime que le premier trimestre 2026 a été « structurellement transformateur », avec un niveau record de transactions.
Toronto est également la ville de prédilection de nombreuses entreprises technologiques souhaitant développer leurs activités. Microsoft y a renforcé ses équipes d’ingénierie, Uber y a créé un centre de recherche en intelligence artificielle, et Google développe un campus de grande envergure.
« Les entreprises internationales sont attirées par une main-d’œuvre hautement qualifiée et par le coût relativement abordable de Toronto, qui favorisent des opérations résilientes et facilement extensibles », explique James Butchard, Executive Vice President chez Savills à Downtown Toronto. Si Toronto est aujourd’hui un grand pôle régional jouant un rôle de porte d’entrée, elle pourrait demain rejoindre le rang des grandes métropoles mondiales de premier plan.
Ailleurs en Amérique du Nord, Dallas et Atlanta gagnent également en attractivité. Ces villes offrent une combinaison convaincante de qualité de vie, de logements abordables et d’opportunités professionnelles. Nashville s’impose elle aussi comme un pôle régional de premier plan, Starbucks ayant récemment annoncé l’implantation dans la ville de son nouveau siège régional, représentant un investissement de 100 millions de dollars.
L’indice Savills de facilité des migrations
Asie-Pacifique : Bengaluru
Autrefois considéré comme un pôle de talents compétitif en termes de coûts, Bengaluru (anciennement Bangalore) joue désormais un rôle plus stratégique en tant que moteur émergent de l’innovation. Ces dernières années, la ville est devenue un pôle majeur de l’industrie technologique mondiale et la principale implantation en Inde des Global Capability Centres (GCC).
Naveen Nandwani, Managing Director, Commercial Advisory and Transactions chez Savills India, suit ce marché depuis vingt ans. « Bengaluru et Hyderabad dépassent désormais leur rôle traditionnel de centres d’externalisation pour devenir des maillons essentiels des opérations mondiales, en assumant des fonctions de recherche-développement et d’innovation », explique-t-il.
Bengaluru dispose d’un important vivier de talents technologiques, porté par une population jeune et un réseau d’écoles d’ingénieurs de premier plan. La ville accueille aujourd’hui les vastes campus d’Infosys, Accenture, Amazon, Microsoft, entre autres. Selon Naveen Nandwani, les migrants venus d’autres régions de l’Inde, attirés par cette forte concentration d’entreprises technologiques, représentent 60 % de la population de la ville. Google y construit actuellement un nouveau campus pouvant accueillir 20 000 salariés, ce qui devrait renforcer encore son attractivité auprès des travailleurs hautement qualifiés.
Dans notre indice, Bengaluru se classe au deuxième rang pour son avantage en matière de coûts d’exploitation des entreprises, ce qui lui confère un avantage sur des villes comme Mumbai. À court terme toutefois, sa forte croissance s’accompagne de défis en matière d’infrastructures, que les entreprises doivent anticiper et gérer.
Au-delà de Bengaluru, d’autres villes indiennes, notamment Gurugram, New Delhi et Mumbai, renforcent leur position en tant que pôles mondiaux de l’innovation. Les investissements en capital-risque dans ces villes ont été multipliés par cinq au cours de la dernière décennie.
La dynamique s’accélère également à Séoul, qui bénéficie d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et d’une expertise reconnue dans les domaines de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs et des jeux vidéo. En Chine, Wuhan s’impose progressivement comme un nouveau moteur de l’innovation, soutenu par un vivier croissant de diplômés hautement qualifiés.
Europe : Manchester
Manchester combine des coûts d’implantation compétitifs, un solide vivier de talents et une excellente qualité de vie, ce qui lui vaut d’être classée parmi les villes attractives pour leur qualité de vie. Ces dernières années, la ville a connu un essor sans précédent de son marché résidentiel, permettant aux salariés de vivre en centre-ville tout en bénéficiant de coûts de logement et de dépenses courantes inférieurs à ceux de Londres.
« Les autorités locales investissent dans les transports publics, les infrastructures cyclables et plusieurs grands projets de quartiers mixtes, tels que Spinningfields, Circle Square, NOMA et Mayfield », explique Andrew Cooke, Director, UK Tenant Representation chez Savills. Selon lui, ces projets contribuent à créer de nouveaux quartiers urbains dynamiques.
Manchester est également un important pôle universitaire, avec plus de 120 000 étudiants dans l’enseignement supérieur, soit l’une des plus fortes concentrations d’Europe. Plus important encore, la ville parvient à retenir ses talents : 65 % de ses diplômés choisissent de s’y installer durablement.
« La ville bénéficie d’un tissu économique particulièrement diversifié : THG, AO.com, Auto Trader Group, Co-op et Boohoo y sont toutes nées », souligne Andrew Cooke. Parmi les autres entreprises implantées dans la ville figure notamment Puma, qui y a transféré son siège britannique en 2025. Le campus de Booking.com à Manchester est désormais le deuxième plus grand bureau international du groupe, après son siège d’Amsterdam.
Malgré un vivier de talents plus restreint que celui de Londres, le nombre plus limité d’entreprises concurrentes se traduit par une ancienneté moyenne des salariés supérieure de 21 % à celle observée dans la capitale britannique. Nos recherches montrent que Manchester pourrait, à moyen terme, dépasser son statut de ville attractive pour la qualité de vie pour acquérir les caractéristiques d’un grand pôle régional d’entrée sur le marché.
Ailleurs en Europe, Barcelone gagne également en attractivité dans un paysage des talents en pleine évolution. Julia Moore, Director, Corporate Account Management, Global Occupier Services chez Savills, constate un intérêt croissant des multinationales pour Barcelone, mais aussi pour Madrid et Lisbonne. « Barcelone s’est forgé une solide réputation en attirant des professionnels qualifiés séduits par sa qualité de vie et par un écosystème économique en plein essor », explique-t-elle.
De manière générale, les principaux pôles économiques de la péninsule Ibérique obtiennent d’excellents résultats en matière de qualité de vie : Lisbonne, Barcelone et Madrid figurent toutes dans le top 15 du Savills Talent Cities Index sur ce critère.
Les entreprises construisent des réseaux de talents
La manière dont les entreprises organisent leurs activités à l’échelle mondiale évolue. Elles continuent d’investir dans les grandes métropoles internationales pour y concentrer leurs fonctions stratégiques et leurs dirigeants, mais elles complètent désormais ces implantations par un réseau de sites répartis entre les différents archétypes de villes afin d’accéder aux talents nécessaires à la mise en œuvre de leur stratégie.
« Les entreprises les plus visionnaires définissent leur stratégie d’implantation en plaçant les talents au cœur de leur réflexion, dès le départ », explique Michelle Needles. « Elles choisissent les types de villes où les talents qu’elles recherchent souhaitent s’installer… et où ils continueront d’avoir envie de rester. »
